Company Of Artists | Supernova Interview
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McLuhan, Coupland, Jaynes pourquoi le choix de ces auteurs dans la dramaturgie de départ de votre nouvelle création?

 

Je suis arrivé à m’intéresser au travail de McLuhan en 2011, par 
la biographie que lui a dédié Douglas Coupland, You know nothing of my work. L’idée était celle de comprendre comment et dans quel contexte une théorie des medias aussi innovatrice pour l’époque a pu prendre un tel essor chez quelqu’un comme McLuhan. Il décrit les medias comme un environnement. McLuhan vient d’une ville isolée
de l’ouest du Canada, d’une famille de pionniers. Il est arrivé à synthétiser une pensée sur les medias très mal acceptée à l’époque, juste au moment où de nouvelles technologies comme le téléphone où la télévision faisaient leurs apparitions. McLuhan était un activateur de pensée, il a imaginé le concept d’internet avant même qu’une telle idée n’existe. Son observation critique de la culture pop qui émergeait dans les années 50 avec « l’American way of life », ainsi que le phénomène de Hollywood en pleine ascension après la 2ème guerre mondiale, est aussi un facteur catalysant sa recherche.
« Le Medium est le Message » est une de ces citations les plus effectives. Il y a aussi un choc structurant qui m’a intéressé chez McLuhan, c’est qu’il va enseigner dans le Wisconsin pour donner un cours dans les années 30, et réalise soudain qu’il ne comprend pas le rapport au monde de ses étudiants, ce qui le trouble, et nourrit cette obsession chez lui de comprendre comment les medias et les évolutions technologiques communicationnelles affectent notre rapport et notre compréhension du monde.

 

Coupland est né comme moi dans l’ouest du Canada, qui comme l’ouest des Etats Unis est un lieu à l’identité fragile, où se côtoient tous les extrêmes, une utopie qui se transforme souvent en dystopie, son opposé. Il s’intéresse d’ailleurs aussi fortement à Los Angeles et au phénomène de Hollywood et particulièrement aux « suburbs », ces banlieues résidentielles typiquement nord américaines comme celle où Marilyn Monroe est enterrée par exemple. L’existence des « suburbs » repose sur une réalité factice, celle d’une vie dans un cocon protégé, un environnement artificiel propre et parfait, à l’image d’un faux jardin d’Eden privé. C’est une dystopie, des quartiers entiers ont été construits loin du cœur des villes sur un modèle de bonheur familial individuel et factice, dont la face cachée est le vide mortifère. Le marketing effectué par les promoteurs leur a donné l’apparence du rêve américain mais en fait ce rêve est une illusion perpétuée uniquement par le markéting. Les « suburbs » sont vides, sans caractère et sans histoire, et sans âme.

 

Le travail de Julian Jaynes s’est associé plus tard à ma réflexion dramaturgique pour SOMETIME BETWEEN NOW AND WHEN THE SUN GOES SUPERNOVA. Il réfléchit sur le fonctionnement du cerveau
et l’origine de la conscience. Comment ils peuvent être changées par la culture, il y a donc un lien direct avec McLuhan même si Jaynes se situe plus à un niveau anthropologique et psychologique.

Quels sont les sujets qui vous intéressent?

 

Je m’intéresse à l’hybridation des l’identités, et comment la culture dans laquelle nous baignons donne une forme à qui nous sommes, mais aussi à la relation ancien monde/nouveau monde qui existe dans le monde occidental. Je viens d’une région du Canada et d’une ville, Calgary, qui n’existait pas il y a à peine 100 ans. Les indiens Blackfoots qui peuplaient cette région vivaient selon des cycles similaires depuis 10 000 ans. En 50 ans tout a changé, les bisons ont été tués, les amérindiens sédentarisés et placés dans les réserves. C’est arrivé brutalement, la colonisation a été entreprise par les occidentaux avec l’idée d’une domination totale de l’humain sur son l’environnement. Il y une ferveur de nouveauté dans l’ouest qui est féroce, comme une volonté permanente d’effacer l’histoire. Ces thèmes m’intéressent car ils me tourmentent et tournent autour de la construction ou déconstruction d’une identité. Depuis 1911, date à laquelle la ville de Calgary a été créée, on rase les maisons et les immeubles tous les 25 ans pour en reconstruire de nouveaux. Le phénomène des « suburbs » aussi m’intéresse beaucoup, ces extensions se développent à vitesse grand V au nom d’une fausse idée du rêve américain récupérée par le marketing et la consommation de masse. Ces quartiers résidentiels sont construis comme des îles isolées et protégées du monde, et en même temps sont en totale rupture, en déconnection dangereuse avec la réalité, c’est une illusion, une bulle d’harmonie factice, ou les gens prétendent qu’ils sont des gens bien et que tout va bien dans le meilleur des mondes alors que le pire arrive de l’autre côté de la barrière de leur petit jardin, où parfois même dans leurs intérieurs. C’est terrifiant mais je pense que ces « suburbs » sont bâtis à l’image de la position du monde occidental aujourd’hui. Nous vivons dans une bulle protégée, un monde d’illusions comme dans un scenario issu de l’industrie hollywoodienne, une belle boite vide (où qui est en train de se vider), et cette illusion est devenue réalité. Par la pratique artistique des arts vivants, je m’intéresse à comment se donner les moyens de questionner cet ordre de réalité, et de le briser.

Quel est votre rapport aux acteurs, ou aux danseurs dans le travail de plateau?

 

Parce que le théâtre est vivant est éphémère j’aime travailler avec des acteurs, danseurs et musiciens. La présence d’un acteur, d’un musicien ou d’un danseur sur scène est un puissant rappel que nous avons un corps et cette présence respire face à nous dans sa puissance vitale et sa radicalité. Avec eux dans SOMETIME BETWEEN NOW AND WHEN THE SUN GOES SUPERNOVA, je travaille sur une conscience qui s’incarne et se désincarne et je m’intéresse à faire apparaître les écarts entre une présence vive et une présence manipulée par un media. C’est un travail sur la disparition, l’apparition et le déplacement.

Comment l’univers que vous décrivez influence votre rapport à la scénographie?

 

Je pense souvent à une scénographie avant même de passer à l’écriture, pour SOMETIME BETWEEN NOW AND WHEN THE SUN GOES SUPERNOVA cette fois ci, c’est d’abord l’idée d’une pelouse trop verte qui m’est venue, comme celle qu’on voit dans les photos des jardins des suburb de Larry Sultan, cette réalisation humaine et contrôlée d’une fausse nature, d’un faux jardin d’Eden. Et puis l’idée d’une déconnexion, d’une sorte d’îlot, de décor de tournage abandonné. Il y a plusieurs surfaces de projections vidéos permettant de donner plusieurs points de vues sur ce qui se passe sur le plateau. Il y a des cables, des projecteurs, un frigo, une télévision. C’est un espace à jouer, à fractionner, à reconfigurer. Une sorte de panoptique. Tout le monde est sur scène en permanence.

 

Centre International des Récollets, Paris,

15 Juillet 2012